Les affres de la guerre

Chers amis,

Radié de l’Ordre des médecins (auquel je n’ai jamais été inscrit), pour ma pratique des médecines alternatives, il me reste à rejoindre les conflits armés. Nous sommes en 1982, la guerre Iran-Irak vient d’éclater. Ce n’est pas la première, j’ai déjà pratiqué la chirurgie dans une dizaine de guerres.

Toutes ces années passées à bourlinguer ne m’ont pas incité à thésauriser et je m’aperçois que mes finances sont au plus mal. Je n’ai pas le choix, je dois chercher du travail. Une annonce de la presse spécialisée propose un poste de médecin au Moyen-Orient sur un chantier d’épuration et de transformation du gaz naturel.

Je suis candidat à cette fonction mal rémunérée ! Quand donc cette frénésie d’aventure va-t-elle me quitter ? Comme par hasard, le lieu d’activité se situe dans les zones de combats entre l’Irak et l’Iran. Le poste n’est sûrement pas de tout repos, mais je préfère cette aventure au quotidien attendu qu’un poste dans l’Hexagone. Me voici une fois encore à Roissy pour embarquer à bord du Boeing d’Air France assurant la liaison Paris-Koweït.

Après une nuit de récupération à l’hôtel Méridien, je me sens d’attaque. Au petit matin, le van de la société Technip, conduit par un Palestinien, fonce plein nord pour m’emmener sur le chantier.

Cent kilomètres nous séparent de la frontière irakienne. Malgré la chaleur, je savoure ces derniers moments de calme. À dix heures, il fait déjà 40°C !

Au loin, je devine l’île de Kharg, cible idéale pour les pilotes irakiens impatients de se retrouver aux commandes de leurs Super-Etendard français équipés d’Exocet ravageurs. 44 années plus tard ce seront nos pilotes français qui survolent dans leur rafale cette zone qui recèle tout le pétrole des Iraniens.

À l’heure de la sieste, nous atteignons le site. C’est un gigantesque Meccano, un enchevêtrement de poutrelles, de canalisations et de tuyaux qui ressemble au Centre Georges-Pompidou. Ici, le soleil écrase les couleurs des édifices métalliques.

La « base-vie » se devine deux kilomètres plus loin. Composée d’une cinquantaine de bungalows encerclés par des tamaris à petites fleurs en épi. Elle est mangée par le sable.

Je découvre la clinique, c’est un ensemble de modules formant un grand cube au milieu d’autres assemblages de ferrailles. Sous une véranda stationne une ambulance 504 frappée de plusieurs croissants rouges. Ici pas de croix, fût-elle rouge !

Ma mission présente plusieurs aspects, je dois assumer la direction des équipes médicales et veiller aux bonnes conditions d’hygiène et de sécurité.

La présence de deux mille hommes confinés dans une zone désertique génère des difficultés de tout genre : intendance, contrôle sanitaire, épidémiologie… D’autre part, l’approvisionnement en eau est ici un véritable casse-tête.

Le bassin de traitement des eaux est à vingt kilomètres de la base et les coupures en eau sont fréquentes. La canalisation à fleur de sable offre bien des tentations aux resquilleurs militaires qui n’hésitent pas à s’attaquer aux buses de béton pour s’offrir un bain.

Après une semaine de vie commune avec mes partenaires, je prends conscience de l’immensité de ma mission.

Une action d’ordre psychologique prévaut sur toute autre entreprise. Mes compatriotes, qui sont une centaine, ressentent le besoin d’être sécurisés, ils ont exigé la présence d’un médecin français. Je vais devoir consacrer une bonne part de mon temps à ces Français, ouvriers spécialisés, qu’on appelle ici supervisers.

Les chiens de guerre

Il n’est pas question de se promener seul dans les environs. Les bandes de chiens sauvages, faméliques, attirés par nos déchets, sont prêts à s’acharner sur l’imprudent qui a la mauvaise idée de s’égarer.

Avant mon arrivée, un Italien d’une base voisine en a fait la triste expérience. Sorti seul en trike, un engin à trois roues, il est tombé en panne d’essence à un kilomètre de son chantier. Comme Daniel dans la fosse aux lions, il a été dévoré en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

Lorsque le nombre de ces loups des sables affamés devient inquiétant, le chef de chantier donne le feu vert aux Philippins. Ces Asiatiques, trop heureux d’améliorer l’ordinaire, s’en donnent à cœur joie. C’est alors la curée.

J’ai eu le temps d’observer les habitudes de ces chiens dont le comportement n’a plus rien de domestique. J’ai remarqué leur aptitude innée à détecter les premiers préparatifs de guerre. Leur perception des vibrations des mastodontes blindés qui annoncent chaque assaut, les incite à quitter les lieux proches des combats alors que les officiers irakiens sont eux bien en peine de déterminer l’heure de l’affrontement.

Avant chaque assaut, on assiste à une migration instantanée de ces carnivores vers le Koweït, qui demeure un royaume épargné par la guerre. Ils reviennent dès la fin de la bataille pour s’offrir un festin de cadavres…

Ce mouvement animalier insolite, sorte de flux et de reflux, me donne des indications essentielles. Comme je suis responsable de la sécurité, cela me permet d’avertir le directeur qui ordonne alors que le plein des véhicules soit fait.

Il est vital de déguerpir dès le premier assaut iranien. La promptitude qui entoure cette manœuvre de repli échappe à la sagacité de la hiérarchie militaire.

« Comment ce jeune Français responsable de la sécurité obtient-il ces informations ? La CIA ? Les renseignements français ? Qui sait ? »

Pour vérifier le bien-fondé de leurs supputations, trois officiers venus de Bassorah fouillent mon bungalow à la recherche d’éventuels appareils d’écoute sophistiqués.

Mon secret risque de devenir lourd de conséquences, je préfère dévoiler mes sources. L’officier hilare me lance avant de remonter dans sa jeep :

« You are clever doctor and a good observer !  Vous êtes un sacré malin ! »

Les ravages de la guerre

Une loi internationale interdit tout chantier dans un pays en guerre. La plupart des chantiers occidentaux de la région ont été fermés en un temps record, les constructions métalliques sont abandonnées peu à peu et déjà rongées par la rouille.

A cinq kilomètres, une usine de pétrochimie, fleuron de la technologie américaine, a été désertée. Lors d’un passage en rase-mottes, trois Phantom iraniens ont largué des roquettes sur les bungalows et la piscine.

Les Américains ont vite quitté les lieux, emportant les corps de vingt d’entre eux. Un peu plus loin, les Italiens ont essuyé des pertes égales en vies humaines. Il arrive que nous évoquions, à la veillée, ces incidents dramatiques. Inévitablement, la qualité du sommeil s’en ressent.

Parmi les chantiers déployés dans la région, seuls les entrepreneurs français, coréens et allemands persistent.

Par la force des choses, je suis devenu le médecin de certaines de ces sociétés. C’est ainsi que quelques semaines après mon arrivée, je me suis vu attribuer la responsabilité médicale de la société Creusot-Loire.

Leur médecin, qui avait effectué des missions avec Médecins Sans Frontières, a quitté son poste après un séjour de quatre mois. Le poids des responsabilités et la tension permanente ont eu raison de ses nerfs. J’en profite pour récupérer sans scrupules son véhicule, une ambulance GMC. Je n’assurerai plus mes urgences en jouant les auto-stoppeurs !

Chirurgien aux mains nues

Le colonel irakien qui couvre la région m’annonce qu’il vient de construire un petit hôpital souterrain non loin de ma clinique. Il me demande d’assurer la couverture médicale de ses artilleurs chargés de la défense des sites de la région.

Le dispositif de défense irakien est musclé. Des batteries de 130 et de 152 soviétiques, ainsi que des 175 américains récupérés à l’ennemi sont installés tout autour du chantier.

Juchés sur des tertres de sable, les artilleurs tendent des toiles au-dessus de leurs canons pour se dissimuler et avoir un peu d’ombre.

À chacune de mes visites, les troufions, en guise de plaisanterie, me réclament des Exocet. Ils savent que l’un de ces missiles français a fait mouche le 15 août 1982 sur le port pétrolier iranien de l’île de Kharg.

La situation peut basculer à tout moment et nous restons prêts à quitter les lieux. L’exode par bus et par camions concerne près de deux mille personnes.

La guerre vient de franchir un autre palier. L’imminence de l’attaque iranienne ne fait plus de doute. Les troupes opèrent l’encerclement de Bassorah et de la zone industrielle. Nous sommes cernés par l’ennemi. Le blocus nous isole du monde. Les communications sont coupées. La panique commence à gagner le campement.

Il est dans mes attributions de rassurer les deux mille hommes du site. Je profite de la présence des trois chauffeurs de camion venus de France livrer du matériel.

Ils disposent d’une CB (canal banalisé). Nous allons pouvoir communiquer avec l’extérieur. Avec Patrick Forestier, grand reporter de Paris-Match, venu en reportage sur la zone, nous exploitons ce moyen de communication.

Durant toute la nuit, nous essayons de prendre contact avec des cibistes de la région. Peine perdue, nos fréquences de radio tombent sur un bijoutier en Afrique du Sud, sur un étudiant à Toulon, sur des routiers sillonnant la planète. Un bel exercice pour apprendre la géographie, mais pour l’heure, la pêche aux informations s’avère infructueuse.

Décidé à ne pas laisser la panique se propager, je répands la rumeur selon laquelle les Irakiens sont en train de reprendre en main la situation.

Forestier, le reporter de guerre, m’interroge sur les circonstances semblables que j’aurais pu connaître quant aux conditions psychologiques, l’ambiance lors de l’encerclement de l’enclave de Saigon par les Nord-Vietnamiens. parmi la population saïgonnaise le 30 avril 1975, la veille de la chute de la capitale vietnamienne ? Mes commentaires feront une page dans Paris-Match.

Les bombardements sur le site ont fait des blessés, c’est à moi d’agir, je vais pouvoir démontrer mes talents de chirurgien !

Le bloc opératoire est mal climatisé. Dehors, c’est la fournaise. Mon corps ne supporte pas cet excès de chaleur. Mes chevilles sont enflées, mes doigts boudinés. Les blessés affluent.

Lorsque, avant d’opérer, j’enfile les gants en latex n° 8.5, la plus grande taille, je les fais éclater. Je suis condamné à opérer mains nues, torse nu, un masque, un calot, un bandeau autour du front pour éviter que les gouttes de sueur ne tombent sur le champ opératoire.

Je pense à mon confrère, l’illustre docteur Grauwin, qui opérait en 1954 à Diên Biên Phu dans le même dénuement.

L’idée d’opérer à mains nues me soulève le cœur. Il s’agit d’extraire un éclat de roquette logé dans l’abdomen. La chair est dilacérée. D’une main, je saisis les tissus, de l’autre, j’élargis la plaie avec le scalpel. J’ai l’impression de couper un beefsteak, la chair est animée de mouvements pulsatiles. Le masque m’épargne l’odeur bien particulière.

D’autres blessés attendent. J’évite de m’exhiber dans une telle tenue. J’en veux à mes mains qui m’ont trahi, gonflées par la chaleur.

Il est midi et demi. Il fait toujours aussi chaud et les bruits de la guerre ne se sont pas atténués. C’est l’heure de rejoindre la cantine et de savourer la fraîcheur d’une bonne sieste.

En charge des familles de bédouins

La guerre n’a pas fait fuir les Bédouins qui continuent à déployer leurs tentes sur le sable. Parfois, l’un d’eux vient à cheval me chercher pour que j’examine un membre de sa famille.

Aujourd’hui, un homme tenant un cheval semble m’attendre. Je le reconnais. C’est un jeune nomade dont j’ai déjà soigné la famille. Avec de grands gestes et les quelques notions d’arabe apprises en Algérie, je décode le message. Son épouse est en train d’accoucher mais le bébé est bloqué dans le bassin.

Chez les nomades qui vivent autour du site, la coutume veut que les femmes accouchent sous la tente. De plus, le contexte actuel empêche tout déplacement vers l’hôpital.

L’idée de procéder à un accouchement ne m’effraie pas : lors de mes remplacements de médecins dans le nord de la France, cet exercice à domicile était courant. J’emporte du petit matériel médical et ma boîte de remèdes homéopathiques.

Avec les quarante chevaux vapeur de l’ambulance GMC, j’accompagne l’homme au galop sur sa monture. Sous une guitoune aux pans relevés, gît une femme à même le sable. Je m’agenouille sur le tapis qui lui sert de couche.

En palpant la parturiente, je réalise que le bébé se présente de travers. Ce n’est pas le sommet du crâne qui émerge au col de l’utérus mais la nuque ; pour la dégager, une seule technique, le faire basculer.

Je colle mon stéthoscope sur le bas-ventre. Les pulsations cardiaques du bébé sont inaudibles. Cela ne signifie rien de négatif dès lors qu’il est tourné à l’envers. Toutefois, l’accouchement se présente mal : faux travail, spasmes non productifs. On appelle cet état une dystonie. Evidemment, dans une maternité on procéderait à la césarienne. Je vais devoir improviser.

Je mets dans la bouche de la jeune femme une dose de Caulophyllum, un bon remède homéopathique couramment utilisé dans nos maternités dès les premières contractions. L’accouchement tarde à se déclencher, j’ajoute une dose de Gelsemium, un antistress.

A la surface de l’abdomen, je remarque des spasmes utérins qui provoquent un départ de contraction. Une dose d’Arnica donne une vigueur accrue. Je profite de ce sursaut pour exécuter une manœuvre destinée à aligner l’enfant. Je demande au jeune père de masser vigoureusement le ventre de haut en bas pour favoriser l’expulsion. Je glisse délicatement ma main derrière la nuque du bébé : la mère pousse un long gémissement.

Je lui explique calmement qu’elle doit respirer et pousser régulièrement sans à-coups. Tous ses muscles se tendent. La tête renversée, la bouche crispée, elle fait un effort désespéré. J’atteins les épaules du bébé et le dégage brusquement. Une roquette s’abat à vingt mètres et soulève une gerbe de sable.

Je ne m’expliquerai jamais quel fut le déclencheur. Est-ce la déflagration de la fusée, est-ce la brusquerie de mon geste ? Une chose est certaine: le corps du bébé s’est redressé d’un seul coup.

« Pousse, pousse fort ! » hurlai-je à la mère. Dix secondes plus tard, je réceptionne dans mes mains un paquet de chair enrobé de glaires et de sang. Je le soulève comme un trophée. C’est un superbe garçon qui doit peser près de six livres. Ses poumons se gonflent et sa bouche s’ouvre sur un cri qui déclenche un formidable écho de joie sous la tente et autour.

Une vingtaine de nomades se sont rassemblés pour suivre l’événement. Je tranche le cordon et le ligature avec un fil de lin. La grand-mère apporte une cuvette pour procéder à la toilette de l’enfant et de sa mère.

Comme le veut la tradition, le grand-père s’approche le premier. Sa voix s’étrangle de bonheur et d’émotion.

«C’est un fils, mon vieux ! » Il me donne une longue accolade. Il n’y croyait plus. Avoir un fils dans de telles conditions, n’est-ce pas le signe infaillible d’Allah sur sa demeure ?

La jeune maman est là sur son tapis, les yeux à peine cernés, dans la splendeur de ses dix-neuf ans, portant l’auréole de la maternité. Point de champagne, mais du thé à la menthe versé de haut dans trois verres.

Ce sera ma plus belle journée en Irak. Donner la vie au milieu de la mort, qu’espérer de plus ? Tant pis pour la sieste !

Mes fonctions ne s’arrêtent pas à traiter les bédoins et leur famille. Je suis désigné pour prendre en charge, médicalement parlant, des péripatéticiennes.



Le Gipsy

À cause de l’isolement, du manque de distractions et de l’absence de stimuli affectifs, les militaires ne résistent pas à la tentation de la chair. Comble de bonheur, le Gypsy est à cinq kilomètres ! C’est officiellement le seul bordel du Golfe toléré.

Après l’avènement de Saddam Hussein, les filles ont dû partir exercer leur activité loin des villes. De nouveaux proxénètes ont réactivé le « village des prostituées » qui battait son plein avant la guerre.

Dans ce bourg qui fait honte à l’Islam, aucune nouvelle locataire n’est acceptée, la prostitution se perpétue dans un cadre familial. La fille prend la succession de sa mère, les femmes préservent jalousement leur privilège comme le font nos bouilleurs de cru.

Quand l’alcool gâche la fête

Comme les jours sont longs et déprimants, chacun attend le jeudi soir pour participer aux méchouis organisés autour de la piscine. Au début du chantier, le vin était offert à volonté et donnait lieu à des règlements de comptes sanglants.

Je passais la nuit à suturer les plaies. Les agrafes sont indispensables. Elles permettent de fixer les greffes en quelques clics. Le temps des interventions avec ligatures étant multiplié par cinq ou dix !

Aujourd’hui le vin est rationné. Que la fête commence ! Puisque le lendemain est férié, chacun « s’éclate ». À partir de deux heures du matin, ma « fête » personnelle se termine aux urgences : bagarres, accidents de trikes, crises d’angoisse, j’en passe et des meilleures !

Autre attraction pour les nouveaux arrivants qui s’en lasseront vite, scruter la ligne du front à la nuit tombante. Elle n’est qu’à vingt kilomètres et semble si proche. Ces feux d’artifice créent un décor surréaliste. C’est une sorte de 14 juillet permanent.

Dès la tombée du jour, les canons se déchainent. Les départs de feux sont autant de langues venant lécher les ténèbres. Des chapelets de fusées éclairantes illuminent sporadiquement le ciel.

Ma mission de sept mois se termine, la guerre, elle, continue! Ce triste feuilleton va durer plusieurs décennies, s’étendre au Liban et sera médiatisé autant que la guerre du Vietnam. Adieu Irak ! Ton malheur réside dans ton pétrole. Que faire pour éteindre la convoitise des hommes ?   

Portez-vous bien !

Jean-Pierre Willem

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Je viens de terminer un autre ouvrage relatif à mes 16 guerres, intitulé « Les affres d’un chirurgien de guerre », je cherche un éditeur.

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